La petite fille au chien
Je vais vous raconter une histoire, une histoire vraie, une histoire triste et jolie, une histoire qui se termine bien mais qui pourtant n’est pas finie, une histoire qui raconte tant de choses : elle raconte l’histoire de trois petites filles mais elle raconte d’abord Madagascar, la misère, la faim, la bêtise , l’alcoolisme, elle raconte aussi le combat de certaines personnes contre tout cela, elle raconte l’affection qui lie les chiens et les humains, elle raconte la toujours merveilleuse histoire des rencontres qui changent le cours d’une vie que ce soit le vie d’un enfant ou celle d’un animal, elle raconte une histoire de regards qui se croisent et se disent tant de choses.
C’est arrivé un après midi ensoleillé et gai, il y a un peu plus d’un an, je crois. J’allais faire des courses à Supermarket (pour ceux qui ne connaissent pas une magnifique supérette à 100 mètres de chez moi) quand je vis assise dans un petit renfoncement longeant l’étroit trottoir, une enfant d’environ 6 ans. Elle était adossée au mur et ses jambes minces étaient repliées devant elle, les genoux à la hauteur du menton. L’espèce de robe ample de couleur indéterminée qu’elle portait les recouvrait à la façon d’une housse. On n’apercevait que ses petits pieds nus un peu recroquevillés qui dépassaient. Elle tenait sa tête bien droite et regardait devant elle. Elle avait un joli visage un peu allongé, des yeux en amande et ses cheveux coiffés en petites tresses étaient tirés en arrière mais ce jour-là son regard était inexpressif ; elle semblait loin, ailleurs.
Je fis mes courses et j’achetai un pain que je lui tendis au retour. Elle le prit et me gratifia d’un petit signe de la tête en guise de remerciement sans prononcer une parole. Je vis alors plus loin dans le renfoncement un chien grand et très maigre, la tête posée sur ses pattes avant qui me jeta un regard un peu méfiant puis se replongea dans sa sieste avec un soupir.
L’attitude de l’enfant qui était bien évidemment une enfant des rues était étonnante. En général ces enfants dès qu’ils voient passer un Européen crient : « Vazaha, vazaha, donne moi de l’argent, j’ai faim » ou tout au moins tendent la main. Et ce qui me parut plus étonnant encore, c’était la présence du chien. Les sans abris ne les aiment pas : ils sont leurs concurrents dans les poubelles. En outre, les meutes qui errent partout la nuit sont véritablement angoissantes et dangereuses. Ce chien semblait pourtant vivre en bonne intelligence avec la petite.
Je notai ce détail puis je dois avouer que l’enfant et le chien sortirent de mes préoccupations. Ce jour-là je n’eus qu’une pensée mesquine, c’est la crainte de retrouver la fillette devant mon portail chaque fois que je sortirais. Et puis il y a tant d’enfants comme elle, perdus dans la ville, vivant sur le trottoir ou près d’une poubelle, il y a tant d’enfants misérables que malheureusement on s’y habitue et on s’en protège… On veut continuer à rire, à aimer, à vivre.
Une semaine ou deux après cette rencontre je retournai faire des courses : la petite était toujours là immobile, le chien debout derrière elle. Je pus constater qu’il était vraiment très haut sur pattes ; son pelage au poil ras et à la couleur fauve révélait un ancêtre berger allemand mais ses oreilles tombantes, ses gants blancs au bout des quatre pattes laissaient penser que les gênes les plus inattendus avaient dû se mêler. Je donnai cette fois à l’enfant du pain et des biscuits et j’ajoutai des croquettes. Je lui expliquai que les croquettes - elle n’en avait jamais vues - étaient le repas du chien. Cette fois elle me dit merci à voix très intelligible toujours en gardant son air grave.
Désormais chaque fois que j’allais faire mes courses j’achetais quelque chose pour elle et je n’oubliais jamais les croquettes. Parfois je passais en voiture pour me rendre en ville et la petite me souriait en agitant sa main. Jamais elle ne vint quémander à la maison et pourtant elle savait parfaitement où j’habitais.
Cependant dès que je tournais le dos, je ne pensais guère à elle, prise dans mon tourbillon de tâches quotidiennes.
Un jour je lui demandai son âge et elle me répondit qu’elle avait presque sept ans. Quant à son nom je n’arrivais pas à le mémoriser : elle le prononçait tout bas comme un mot honteux. Je savais seulement que ça se terminait par « neny » qui signifie « maman ». Ce sont plutôt les surnoms que l’on donne aux grands-mères qui sont affublés d’un « neny » puisqu’elles occupent souvent les fonctions de mère quand les parents travaillent. Je retins plus facilement le nom du chien Milou et ne pus m’empêcher de rire en songeant à l’extraordinaire popularité des héros d’Hergé dans le monde.
Les semaines passèrent ; je m’étonnais de ne jamais voir d’adulte avec la petite et j’interrogeai mon chauffeur. Il me répondit que la mère n’était pas une femme « bien », qu’elle passait son temps à cuver son alcool dans les poubelles et qu’elle gardait avec elle une autre enfant beaucoup plus jeune.
Le cœur serré j’allai de plus en plus régulièrement à supermarket et je donnai de plus en plus régulièrement de la nourriture à la petite et au chien. J’apportai aussi des magazines pour enfant. Chaque fois c’étaient de grands sourires, de grands mercis mais jamais elle ne réclamait et jamais elle ne tendait la main.
Un matin je vis qu’elle dormait, je caressai doucement son visage pour la réveiller car je ne voulais pas que quelqu’un lui vole le repas que je lui apportais. Milou s’approcha tous poils hérissés. Je laissai le sachet près de la petite et je partis après avoir dit au chien : « c’est bien, tu as raison d’être vigilant, il y a tant de gens méchants… c’est bon que tu sois là » Je rentrai à la maison très émue songeant à cette enfant qui n’avait qu’un chien pour la garder.
Quelques jours plus tard, alors que je passai en voiture je vis le chien qui courait sur le trottoir totalement affolé, les yeux exorbités et une cuisse en sang. Il disparut dans le renfoncement où vivait la petite, renfoncement désormais jonchés de cartons, de boites vides de chiffons, de pauvres choses trouvés dans les ordures.
Dans la même journée, je rencontrai mon amie Carlina, vous savez celle qui possède VetClinic, celle qui n’a peur de rien, terrorise les Malgaches par sa haute taille et sa voix qu’on entend à des kilomètres à la ronde quand elle est en colère, celle qui adore les animaux, spécialement les chiens et a créé à Tana le seul refuge qui existe pour eux. Donc, je rencontrai Carlina, et dans la conversation j’évoquai le chien blessé. Carlina voulut envoyer immédiatement la voiture pour récupérer l’animal ; je lui expliquai que ce chien ne pouvait pas être enlevé de la rue car il veillait sur une enfant ; elle me répondit : « Chacun son boulot, le nôtre c’est de s’occuper des chiens ; si tu laisses cet animal dans la rue il va mourir soit de ses blessures, soit écrasé rapidement ».
Il se pouvait qu’elle ait raison et que le chien n’ait pas une espérance de vie bien longue. Néanmoins tant qu’il était là la petite était protégée de tous les dangers qui guettent ces enfants des rues dont le plus grand est le viol par un quelconque abruti alcoolique ou drogué. Et puis le chien n’avait pas seulement un rôle de gardien ; il était le compagnon de l’enfant qui passait ses journées dans une solitude extrême, désœuvrée, à attendre sur son bout de trottoir que les heures s’écoulent, que sa mère réapparaisse entre deux saouleries. Et la petite était la compagne du chien. A deux ils affrontaient la pauvreté, la faim, le froid, la tristesse.
Je ne donnai donc pas suite à la proposition de Carlina d’aller récupérer l’animal. Simplement le lendemain au lieu de donner au chien des croquettes comme je le faisais habituellement j’apportai une pâtée que j’avais saupoudrée d’antibiotiques. Le chien était couché dans un coin et je ne pouvais pas voir ses blessures. De toute manière il aurait été impensable que je le touche.
Je ne sais si l’unique prise d’antibiotiques que je donnai eut un quelconque effet ou si simplement le chien était de robuste constitution comme tous les chiens des rues - et les enfants - qui ont réussi à franchir le cap de la première année de vie mais la semaine suivante j’aperçus le chien roder du côté des poubelles. Il avait l’air de se porter à peu près bien.
Les semaines filaient ; je n’avais encore jamais rencontré la mère alcoolique dont me parlait le chauffeur. En revanche je voyais de temps à autre puis de plus en plus souvent la toute petite dont il m’avait parlé : elle avait environ 3 ans et se nommait Narindra ; chaque fois que je passais près d’elle elle avait un sourire incroyable, le sourire de l’enfant au père Noel. Elle me regardait vraiment comme si j’étais descendue du ciel. Ca me gênait presque. L’ainée restait réservée mais dans nos échanges de regards beaucoup de choses passaient.
L’hiver s’annonçait. Désormais les petites faisaient partie de ma vie et tous les deux jours j’allais leur apporter de la nourriture. Je savais que mes vacances approchaient et je me faisais du souci. Qu’allaient-elles devenir pendant ma longue absence de deux mois ? Sylvain, mon mari, aime énormément les enfants et je lui avais longuement parlé des fillettes mais irait-il leur porter à manger après une longue journée de travail alors que la nuit est déjà tombée lorsqu’il rentre ?
Finalement je me rendis compte que mon chauffeur aussi avait été attendri par les enfants et que je pouvais compter sur lui pour seconder Sylvain et leur apporter à manger ainsi qu’au chien.
Avant de m’envoler pour la France j’aperçus enfin la mère : sale, édentée, hideuse, il était impossible de lui donner un âge. Peut-être un jour avait-elle été jolie ? La beauté des enfants et spécialement de l’ainée pouvait le laisser penser mais il fallait avoir beaucoup d’imagination. Les ravages de l’alcool, de la misère et de la sous alimentation s’étalaient devant moi, terribles.
Juillet, aout passèrent ; j’étais à Antibes par une chaleur étouffante et je songeais souvent aux deux fillettes dans la nuit et le froid, seules avec leur chien.
Avant mon départ j’avais parlé d’elles à mon amie Mercédès qui donne tellement de son temps et de son énergie aux enfants. Elle consacre tous ses mercredis et samedis après midi à un Centre - Akany avoko - qui se trouve à la périphérie de la ville et accueille les enfants défavorisés. Certains d’entre eux ont des parents qui ne peuvent pas les nourrir et les amènent volontairement là ; d’autres y ont été placés d’office car la justice les a retirés aux parents.
Akany avoko est de loin le meilleur centre que l’on peut voir à Madagascar : les enfants y sont heureux ; ils ressemblent à une bande de moineaux joueurs piaillant à perdre haleine. Pourtant tous ont une histoire tragique. Tous ont connu la faim ou le viol ou les maltraitances. Mais ils arrivent là, se sentent en sécurité et rapidement ils sourient à nouveau.
Je demandai à Mercédès si elle pouvait me conseiller pour mes deux petites protégées. Elle me répondit qu’elle allait en parler aux assistantes sociales.
Je ne comptais pas trop sur un résultat : j’avais tort, vous le verrez par la suite. Pour le moment, en mon absence, la mère fut convoquée au tribunal et dut s’y rendre à plusieurs reprises ; une enquête fut ouverte.
Septembre et octobre défilèrent à toute allure et je vis assez souvent la mère avec les deux enfants. Je pensai d’abord qu’elle buvait moins, ayant peur que le tribunal lui enlève les enfants. Il n’en était rien. Un jour je me rendis compte qu’elle était enceinte. C’était probablement la fatigue qui l’amenait à être davantage présente dans le renfoncement. Imaginer qu’elle buvait moins avait été bien naïf de ma part. Au contraire sa grossesse avait dû rajouter à ses angoisses et je la vis plusieurs fois complètement saoule tenant des propos incohérents ou dormant affalée dans des positions grotesques, la bouche entrouverte. Je souhaitais de toutes mes forces qu’elle fasse une fausse couche, que l’enfant qu’elle portait ne voie pas le jour. Il était condamné, avant même de naitre, à la faim, au froid et probablement à de graves désordres mentaux dus à son hérédité alcoolique.
Il était condamné à ce renfoncement à ciel ouvert que je n’ai pas décrit encore. Imaginez un trottoir de un mètre de large bordant une rue au trafic permanent et un peu en retrait, une porte de garage. Pour ne pas gêner la circulation, le temps que la porte du garage soit ouverte, il y avait donc une sorte de U dont les côtés parallèles mesuraient environ trois mètres, le fond constitué par la porte du garage n’excédait pas deux mètres. Pas le moindre auvent pour protéger de la pluie. Les petites avaient simplement installé des cartons à même le sol et il y avait dans un coin un tas de chiffons et d’objets puants provenant des poubelles qui attiraient les mouches de tout le quartier.
Et puisque je parle de ce renfoncement, je dois absolument saluer au passage l’extrême gentillesse du propriétaire du garage, un indien. Certes il n’utilisait pas ce garage pour y parquer sa voiture mais il habitait la maison attenante et aurait pu faire déguerpir la mère et les petites.
Ce doit être en octobre que le tribunal proposa à la mère de confier ses enfants dans la journée à une sorte d’association qui s’occuperait d’eux, les scolariserait, les nourrirait à midi ; les enfants lui seraient rendus le soir. Elle refusa.
Je me souviens encore de la colère et de la bouffée de haine qui m’envahit lorsque je l’appris par Mercédès qui le tenait des assistantes sociales.
Peut-être étais-je en partie responsable de ce refus car j’avais constaté que lorsque je leur apportais un repas les petites le mettaient sagement de côté malgré la faim qui devait les tenailler. Bien sûr elles attendaient leur mère laquelle trouvait évidemment bien plus pratique d’être nourrie par ses enfants et ne tenait pas à perdre cette opportunité.
A peu près au même moment je constatai que le chien grossissait et je crus que mes doses de croquettes commençaient à faire effet. Lui aussi bougeait moins. La paresse, sans doute. Quelle ne fut pas ma surprise de voir un beau matin Milou en train d’allaiter trois chiots minuscules mais potelés et absolument adorables. Milou était une femelle ! Je ne m’étais jamais posée la question trompée par le nom qui pour moi était un nom de « garçon » !
Les assistantes sociales pendant ce temps-là ne restaient pas inactives : elles finirent par connaitre l’histoire de la mère, histoire banale vécue tant de fois par de pauvres malheureuses. Elle venait du sud, d’un village près d’Ambositra et elle avait suivi un homme qui se rendait dans la capitale où il était soi-disant sûr de trouver du travail. Elle tomba enceinte presqu’immédiatement et accoucha d’un garçon. C’est là que j’appris l’existence d’un frère ainé puis arriva une fille, la jolie Kalaneny, celle que j’appelais la petite-fille-au-chien. Peu après l’homme rencontra une autre femme et la laissa tomber. De toute manière il n’avait pas trouvé de travail et gardait les voitures à coté d’une poubelle de la ville. Elle lui laissa le garçon et partit de son côté à la recherche d’une autre poubelle avec la fille. Alors il y eut les types de passage, n’importe qui en échange d’un peu de riz, d’une protection, encore heureux quand il ne s’agissait pas d’un viol. Une seconde fille arriva dont elle ignorait de qui elle était tout comme elle ne savait certainement plus qui était le géniteur de celui qu’elle portait.
Une voiture du centre devant se rendre dans la région d’Ambositra fin décembre, Les assistantes sociales firent donc une proposition que le tribunal relaya : ramener la mère et les enfants à leur village. Là, même si la mère continuait à boire, il y aurait au moins une famille pour s’occuper des petites.
La proposition fut cette fois acceptée par la mère laquelle avec un culot incroyable exigea qu’on promette de lui construire une case rien que pour elle. Le centre promit.
Quand je le sus je me demandai ce qu’il adviendrait de la chienne. Je ne pouvais pas recueillir tous les animaux malheureux de Madagascar, mais je ne laisserais pas cette chienne dans la rue après la façon dont elle s’était occupée des fillettes. J’étais déjà bien triste de constater qu’on lui avait enlevé ses chiots alors qu’ils n’avaient même pas trois semaines pour les vendre dans la rue.
Début novembre, alors que je venais à peine de rentrer de France où j’avais passé dix jours (dix jours pendant lesquels ma fille Déborah, 13 ans, m’avait relayée auprès des enfants et de la chienne) ce fut au tour du « petit d’homme » de voir le jour. Je trouvai la mère un matin avec le bébé dans les bras : sans doute avait-elle accouché là, seule, la veille ou l’avant-veille. A moins que l’hôpital ne l’ait accueillie ? Je demandai si je pouvais voir le nouveau-né. La mère me le présenta enveloppé d’une multitude de chiffons : malgré l’épaisseur des linges qui l’enveloppaient, je constatai qu’il était minuscule. Je n’en avais jamais vu d’aussi petit sinon à la télé lors d’une émission sur les prématurés.
Je demandai à la mère quel était son sexe et quel nom elle lui avait donné. C’était une fille prénommée Nasolo. Nasolo signifie « celui ou celle qui remplace ». Nasolo avait-elle remplacé une petite sœur ou un petit frère né après Narindra et décédé ? Impossible de le savoir mais Nasolo elle-même avait peu de chance de survivre surtout quand je vis le sein maigre et flasque que lui présenta la mère.
Pendant une quinzaine de jours cette dernière fut assez présente mais ensuite elle retourna à ses poubelles et à l’alcool. Le nouveau né était confié à la plus grande. Je n’osai pas acheter un biberon, du lait. Si l’enfant mourait, on m’accuserait.
Je souhaitais simplement que les jours filent vite, qua mère et les trois filles partent rapidement pour Ambositra en espérant qu’il y ait là bas une famille qui les prendrait en charge. Mais je n’étais pas très optimiste.
Mercédès, quant à elle, me fit part de ses doutes : « On a l’habitude tu sais, et moi je pense qu’elle va disparaitre avec ses enfants quelques jours avant le 26 décembre, date fixée pour le départ à Ambositra »
La saison des pluies démarra assez tard mais les premières pluies furent violentes. Dans mon lit bien confortable, la nuit je pensais à cette famille, sans le moindre abri. Je pensais surtout aux deux petites. Depuis qu’elle avait refusé que ses filles soient prises en charge dans la journée, la pitié que j’avais à l’égard de la mère s’était transformée en colère. Quant à la dernière née, je crois bien qu’à cette époque-là je refusais de penser à elle parce que c’était insupportable. Pourtant ses traits s’étaient imprimés en moi et je revoyais souvent en un flash ce joli petit visage aux grands yeux encore aveugles qui découvriraient bientôt un monde de laideur, de puanteur et de misère.
Je pensais donc essentiellement à l’ainée et à la benjamine et j’achetai deux imperméables, sachant que probablement ça ne servirait pas à grand-chose. Effectivement elles les portèrent une journée puis je ne les vis plus. La mère les avait vendus pour acheter de l’alcool.
Et, un après-midi, alors que je passai en voiture près du renfoncement tandis qu’une pluie diluvienne se déversait sur la ville j’aperçus les deux petites sous un grand plastique qu’elles maintenaient au dessus de leur tête. La chienne s’était glissée entre elles. La mère et le bébé avaient disparu. Je rentrai chez moi le cœur lourd.
Désormais j’allais presque quotidiennement apporter un repas aux petites ; à deux reprises je pus voir la mère et échanger quelques mots avec elle. Mon mauvais malgache ne me permettait pas d’aller très loin dans la conversation cependant je compris qu’elle m’informait de son départ pour Ambositra ; elle me parut relativement satisfaite de ce départ. Je lui demandai si elle pensait emmener la chienne. Elle me répondit que c’était impossible, qu’il n’y avait pas de place pour elle dans la voiture.
Je passai un coup de fil à l’assistante sociale pour lui demander de m’appeler le jour du départ car je viendrai récupérer l’animal.
Le 22 décembre, Déborah et moi nous allâmes acheter des friandises pour les petites en prévision de Noël ainsi que deux peluches qui furent emballées dans des paquets cadeaux. Déborah me demanda naïvement : « Tu crois qu’elles ont déjà eu des jouets pour Noël ? » Et je réalisai ce jour-là combien nos enfants, vivant pourtant au quotidien dans l’un des pays les plus pauvres du monde étaient préservés et s’étaient préservés. Ma fille n’arrivait pas à imaginer le dénuement de cette famille alors qu’elle voyait de ses propres yeux leur misère et l’endroit où elle vivait. Tant mieux. Il faut savoir fermer les yeux quelquefois pour garder sa force, pour garder son optimisme et pour finalement peut-être avec cette force pouvoir apporter sa minuscule contribution au monde pour qu’il aille un peu mieux. Être une goutte d’eau parmi toutes les gouttes d’eau qui pourraient peut-être former une rivière ou tout au moins un ruisseau ?
Mais le 23 décembre je ne vis plus personne dans le renfoncement ; j’y allai plusieurs fois dans la journée. Il fallut bien se rendre à l’évidence : la famille avait décampé. Contre toute logique j’espérais encore les revoir. J’avais une photo des filles et du chien. J’envoyai la photo à mon amie Carlina qui parallèlement à sa clinique vétérinaire possède une société de gardiennage avec des voitures qui sillonnent Tana toute la nuit. Ses employés promirent de nous signaler immédiatement s’ils voyaient des enfants une femme et un chien trainer dans la rue.
Le 24 décembre, je parlai de tout ceci avec Théo mon chauffeur et il alla à la pêche aux renseignements. Il revint avec la version suivante qui, on le verra, n’était pas très loin de la réalité. L’avant-veille la mère était allée se saouler et à son retour le bébé avait disparu, volé par un passant. Alors, avec ses filles et le chien elles étaient parties à sa recherche. Je ne savais que penser de cette histoire abracadabrante mais je soupçonnais qu’il y avait une part de vrai dans ce roman.
Le 24 au soir et le 25 décembre, bercée par une multitude de films américains et de livres qui exploitent à outrance le thème de Noel, je me rendis compte que tout aussi naïve que ma fille j’espérais un happy end, comme si forcément c’était une période à miracle.
Mais il n’y eut aucun miracle. Le renfoncement resta désespérément vide et j’imaginais la petite famille errant dans les rues, les fillettes à moitié mortes de faim. La vue des deux paquets cadeaux me déchirait le cœur et le soir du réveillon je dus faire un gros effort pour paraître gaie.
Toutefois les miracles existent - pas toujours aux dates où on les espère - mais ils existent, je le confirme.
Le 27 décembre je reçus un coup de fil de Mercédès :
- Devine où sont les petites ?
Mon cœur se mit à battre fort. On les avait retrouvées !
- Vite, dis moi !
- Au Centre, à Akany avoko !
- Au Centre ! Mais comment ?
J’appris alors que la mère était partie boire laissant les fillettes seules, affamées ainsi que le bébé. Un passant s’en était ému et avait les avait emmenées au commissariat de police. Là elles avaient été transférées pendant 48 heures dans un centre de transit le temps que le tribunal statue sur leur sort.
C’est là que le miracle intervient : elles furent placées à Akany avoko alors qu’elles auraient pu atterrir dans un autre Centre et nous ne l’aurions jamais su, nous ne les aurions plus jamais revues.
Mercedes me conseilla d’attendre que les petites aient retrouvé quelques repères avant d’aller leur rendre visite. Pour information le jour où elles arrivèrent au Centre on pesa le bébé de deux mois : 2kg 100, ce qui est déjà anormal et minuscule pour un bébé à la naissance.
Je n’oubliais pas la chienne au milieu de ce roman et j’appelai l’assistante sociale pour qu’elle interroge l’ainée.
A ce moment-là coup de théâtre : l’ainée n’était pas là. Plusieurs fillettes étaient arrivées en même temps et on avait cru, voyant Narindra et Nasolo que l’une des autres petites était la grande sœur.
En interrogeant Narindra on put à peu près reconstituer les faits.
La mère avait disparu pour se saouler dans les poubelles ; dans un premier temps les petites ne s’étaient pas trop inquiétées mais son absence s’était éternisée et le bébé n’avait pas tété depuis longtemps. L’ainée, anxieuse, avait décidé d’aller à la recherche de sa mère et avait laissé le bébé à Narindra sa cadette, âgée, je le rappelle, de 3 ou 4 ans. Narindra, au bout de quelques heures, avait paniqué et ses pleurs avaient alerté un passant qui les avait emmenées, elle et le bébé, au poste de police. Lorsque Kalaneny était revenue avec sa mère titubante au petit matin, elles n’avaient plus trouvé personne. C’est là que la mère s’était mise à hurler à l’enlèvement et était partie à la recherche de ses enfants.
L’aînée, la petite-fille-au-chien, la jolie Kalaneny, manquait donc à l’appel. Une fois de plus je sollicitai l’aide de Carlina : cette fois il fallait chercher une femme, une fillette et un chien.
Les jours passèrent ; j’allai perdre espoir quand Mercédès m’appela : Kalaneny avait été retrouvée et avait rejoint ses sœurs au Centre. Je me mis à danser et à chanter seule dans la maison ! Enfin, les trois étaient réunies, enfin elles auraient de bons repas, un lit, enfin elles iraient à l’école, enfin elles n’auraient plus froid...
En fait la mère était allée pleurnicher au commissariat en disant qu’on lui avait pris ses filles mais la police savait qu’elle était recherchée pour abandon d’enfant, mauvais traitement et ivresse. On se saisit d’elle, on l’expédia en prison et Kalaneny fut placée dans le Centre qui avait accueilli ses sœurs.
Les trois filles étaient donc ensemble à l’abri. J’appelai immédiatement Danièle et Perrine, mes deux amies qui avaient suivi de près cette histoire et avaient eu connaissance de tous ses rebondissements. Je leur annonçais que j’avais décidé de parrainer Kalaneny. Leur réaction fut immédiate. Danièle voulut parrainer Narindra et Perrine parraina Nasolo.
Désormais toutes les trois nous étions liées par ces enfants. Où que nous allions dans le monde nous ne nous perdrions jamais de vue. Nous avions pris un engagement vis-à-vis de ces petites filles et cet engagement, ce n’était pas seulement de verser un peu d’argent, c’était de les suivre, de les aider, de leur assurer qu’elles n’étaient pas seules au monde même si un jour la vie nous éloignait physiquement d’elles.
J’étais très heureuse mais ma joie n’était pas complète. Il manquait Milou : je lui avais fait une promesse silencieuse un jour et je voulais la tenir. Je sais que certains vont hausser les épaules « une promesse à un chien, n’importe quoi ! ». Alors si vous préférez une promesse à moi-même. Comment ne plus se préoccuper de cette chienne qui avait été une compagne si fidèle pour les petites, qui avait été pour elles plus présente et tellement plus utile que leur propre mère ? Comment se dire : « Après tout ce n’est qu’un chien, maintenant les enfants sont tirés d’affaire, pas grave ! ». Il n’empêche que les chances de retrouver Milou me paraissaient bien maigres.
Pour la troisième fois j’appelai Carlina afin qu’elle alerte ses équipes de nuit.
Bien entendu dès que j’eus le feu vert de Mercédès qui m’avait demandé d’attendre que les petites soient un peu remises de leurs émotions, je me précipitai à Akany avoko. J’ai du mal à parler de ce jour-là. Les deux petites avaient toujours été souriantes et très polies avec moi mais elles étaient restées réservées. Aussi m’attendais-je de leur part à un accueil timide, peut-être un peu gêné. Mais lorsque j’arrivai Kalaneny me repéra de loin et se mit à courir, je lâchai mon sac, j’ouvris mes bras dans lesquels elle sauta puis nous restâmes un long moment blotties l’une contre l’autre, sa joue collée à la mienne et nos cœurs battant la chamade. Je fis un énorme effort pour ne pas pleurer et je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas laissée aller…
Narindra vint à son tour, les yeux remplis d’adoration ; malgré mon dos en compote ces derniers temps je les pris l’une et l’autre dans mes bras aussi longtemps que je pus.
Puis les effusions terminées, nous nous assîmes dans un coin ; Kalaneny et Narindra écartèrent les autres enfants qui s’approchaient de moi d’un geste autoritaire. Une drôle de conversation moitié malgache moitié français s’en suivit, ponctuée de câlins.
J’avais presque oubliée la minuscule Nasolo : les petites me prirent chacune par une main et nous allâmes la voir. Je la trouvai toujours incroyablement petite mais il parait qu’elle avait pris 1kg 500 depuis qu’elle était à Akany avoko. Elle avait des traits fins et une jolie frimousse. En fait les trois enfants étaient beaux, spécialement Kalaneny qui portait ce jour-là une salopette en jean et une casquette assortie.
Narindra lâcha ma main et retourna jouer avec d’autres enfants. Kalaneny ne me quitta pas une minute. Elle me montra son lit dans le dortoir avec une grande fierté et elle fit fonctionner l’interrupteur de la pièce un grand nombre de fois pour me montrer l’immense confort dont elle jouissait. J’avais envie de pleurer ; en fait j’eus envie de pleurer à chaque instant ce jour-là.
Quand je quittai le Centre je sus que pour toujours un lien solide s’était créé entre moi et ces enfants, spécialement avec l’aînée.
Vers la mi-janvier arriva Olivier, un cousin de Sylvain venu passer des vacances à Madagascar. Je le savais amoureux des chiens et je lui racontai l’histoire des enfants et de la chienne qui les avait protégés et que je cherchais à retrouver. Il demanda à voir les photos que je possédais de l’animal et m’assura qu’il regarderait attentivement en passant devant chaque poubelle de la ville.
Un samedi à midi il revint en m’affirmant qu’il était à peu près certain d’avoir vu la chienne à côté du bac à ordures d’Ambatonakanga. Lorsqu’il me dit qu’elle avait une oreille cassée je fus certaine qu’il se trompait : Milou avait deux oreilles pendantes et symétriques. Cependant il insista : « je t’assure, un pelage semblable à celui d’un berger, va voir ! »
Après tout pourquoi ne pas aller jeter un coup d’œil. Nous partîmes après le déjeuner. Sylvain résigné, Déborah pleine d’espoir et moi dubitative.
Le bac à ordures n’était pas très loin et en garant la voiture je vis tout de suite la chienne dont parlait Olivier : une vague allure de berger allemand, un pelage fauve, une oreille cassée mais ce n’était pas celle que je cherchais. Nous allions repartir quand, jetant un coup d’œil machinal derrière les ordures, je vis allongée sur le ciment, la tête posée sur ses pattes de devant… MILOU ! Milou, la vraie, l’unique !
Immédiatement j’appelai VetClinic afin qu’ils envoient un véhicule pour la récupérer. Pendant ce temps - car la clinique est assez éloignée de l’endroit où je me trouvais - une certaine effervescence commençait à se produire aux alentours de la poubelle. Que venaient faire ces vazaha dans cet endroit inattendu, pourquoi avaient-ils l’air de s’intéresser aux chiens ?
Un homme s’approcha et me désigna l’un des chiens : celui là est bien ! me dit-il, vous le voulez ?
Alors je lui montrai Milou :
- C’est celui-là qui m’intéresse et dans un malgache épouvantable je lui dis que ce n’était pas pour moi mais pour le rendre aux petites filles à qui il appartenait.
Remue-ménage dans le petit monde de la poubelle : chacun y allait de ses commentaires et de ce qu’il croyait avoir compris. Il y avait des sourires, des exclamations. Toute une cour des miracles se déployait et grossissait au fil des minutes.
L’homme auquel j’avais parlé en premier était manifestement le chef. Il fit taire les autres et dans un français à peine un peu meilleur que mon malgache me dit qu’il connaissait bien Kalaneny, Narindra et Nasolo. D’ailleurs il allait appeler Fréderic au sujet du chien.
Mais qui était donc Fréderic ?
Premier coup de théâtre : le frère des petites ! avais-je bien compris ? Mais oui !
Deuxième coup de théâtre : l’homme connaissait bien les petites et pour cause : il était le père de la plus grande, Kalaneny et de l’ainé, le garçon qu’on était allé chercher et qui se nommait Fréderic.
Je vacillai littéralement d’abord à cause des vapeurs qui se dégageaient de la poubelle et ensuite à cause de toutes ces émotions qui se succédaient. Je songeais aux probabilités que j’avais étudiées en terminale et je me demandai comment on pouvait calculer mathématiquement les probabilités de retrouver la chienne des enfants, puis le frère, puis le père dans une ville de près de 2 millions d’habitants !
Quoique… pour le frère et le père il était logique que la chienne mène à eux.
Au milieu de tout ce charivari, qui vois-je ? Mon amie Danièle qui passait par là et que le ciel m’envoyait pour me soutenir (et quelle était la probabilité que Danièle passe par là à cet instant précis ?) car Sylvain qui avait déjà l’extrême mérite de nous avoir accompagnées Déborah et moi ne tenait pas plus que cela à deviser avec les gens des poubelles et était allé prendre un café au bistrot le plus proche.
Danièle éclata de rire en me voyant à deux pas du bac à ordures, très à l’aise, en grande conversation avec une femme qui vivait là tandis que Déborah tenait dans ses bras un petit qui ressemblait à un farfadet anémique avec un toupet de cheveux roux sur le haut du crâne. Elle-même ne tarda pas à se mêler très naturellement à tout ce petit monde qui nous considérait sans agressivité mais un peu ahuri.

Frédéric arriva : il avait entre dix et douze ans une physionomie gentille, pas du tout le genre rusé et voyou qu’on peut s’attendre à trouver là. Le père lui-même, sans aller jusqu’à parler de distinction, n’avait pas l’allure d’un voleur de grand chemin. Il écoutait attentivement ce qu’on lui disait. Il expliqua au gamin que l’on venait chercher la chienne pour la faire vacciner d’abord puis la ramener au centre où elle retrouverait ses petites maîtresses.
Frédéric eut l’air attristé et baissa la tête ; néanmoins il acquiesça. Je lui demandai s’il souhaitait rendre visite à ses sœurs. Il garda son air grave et hocha la tête affirmativement. Je posai la même question au père qui répondit qu’il viendrait lui aussi. Nous nous fixâmes un rendez-vous le mercredi suivant. A noter un fait exceptionnel : l’homme ne parla jamais d’argent ; il n’essaya pas de monnayer le départ du chien, ne demanda rien.

La camionnette de VetClinic finit par arriver. Le chauffeur avait son lasso pour chiens sauvages ; je trouvais stupide d’y avoir recours alors que Milou obéissait très bien à Frédéric. D’après le père il était d’ailleurs le seul auquel la chienne obéissait. Je suggérai donc que le père et le fils escortent Milou jusqu’à VetClinic ; nous les raccompagnerions ensuite.
Nous laissâmes donc Danièle près de la poubelle, c'est-à-dire quasiment dedans, en compagnie de quelques femmes qui l’écoutaient avec intérêt et nous partîmes en convoi pour la clinique vétérinaire.
Arrivés là bas eut lieu une scène inoubliable : le père et le fils descendirent de la camionnette en même temps que nous sortions de notre voiture et là, je les vis, statufiés, regardant une affiche collée au pare-brise arrière de la camionnette. Je m’approchai : c’était la photo de Milou avec en grosse lettres dessous la mention « AVIS DE RECHERCHE ». Carlina avait agrandi la photo que je lui avais envoyée par mail, isolé la chienne et lancé une alerte. Merveilleuse Carlina ! Mais on peut comprendre la stupéfaction du petit Frédéric et de son père ! Je fis tirer pour eux la photo originale des fillettes et de Milou, la mis dans un porte vue et la tendit à Frédéric qui la prit avec une joie évidente.
Nous nous quittâmes et je leur rappelai que nous avions pris rendez-vous pour le mercredi suivant à 15 heures.
Le mercredi en question, en compagnie de Danièle, nous nous rendîmes au bac à ordures d’Ambatonakanga dans le but d’emmener Frédéric rendre visite à ses sœurs. Entre temps j’avais vu Mercedes qui avait poussé, à juste titre, des hauts cris en apprenant que j’avais proposé au père de se rendre au Centre. En effet de par la loi, il était coupable d’abandon d’enfant et devait rendre des comptes à la justice. S’il désirait voir sa fille, il fallait qu’il en fasse la demande auprès du tribunal et une assistante sociale pouvait l’aider dans ses démarches. Mais ce jour-là pas question pour lui de se rendre à Akany avoko. Frédéric en revanche y était autorisé.
Le père laisserait-il le gamin venir avec nous ?
Nous retrouvâmes toute notre petite bande qui nous fit un accueil amical. Le père envoya chercher Frédéric qui n’était pas là. Pendant ce temps nous lui expliquâmes qu’il ne pouvait pas aller voir les enfants tout de suite.
- Et Frédéric ?
- Frédéric peut. Nous le ramènerons à 5 heures.
Il réfléchit un moment puis hocha la tête en signe d’assentiment.
Pendant ce temps une partie de la bande du bac à ordures se partageait une grosse marmite de riz saucisses que nous avions apportés tandis que Danièle bombardait le père de Frédéric de questions socio-économiques. J’en souris mais c’était triste évidemment. Il nous dit combien il arrivait à gagner en surveillant les voitures garées près du bac à ordures, nous avoua que Frédéric ne savait pas lire car il avait abandonné son projet de le faire étudier, nous confia qu’il aurait bien aimé néanmoins que son fils aille à l’école.
Nous partîmes avec Frédéric. Les retrouvailles avec ses sœurs furent émouvantes. Kalaneny crut qu’il venait vivre au Centre et manifesta une grande joie : « Nous voilà tous réunis, dit-elle. Nasolo et Narindra arrivées en premier, moi après, et toi en dernier ».

Puis ils parlèrent de leur mère. Je saisis des bribes de conversation. Il apparut qu’ils savaient parfaitement qu’elle était en prison. Déjà Danièle, échafaudait des plans pour aller lui rendre visite et lui faire suivre une cure de désintoxication…
Quand il fallut partir, Kalaneny dit à Frédéric qu’elle l’attendait. De retour à Tana, le père nous remercia très poliment, posa quelques questions à Frédéric et nous salua. Nous étions presque persuadés que Frédéric demanderait à résider au centre et que le père viendrait leur rendre visite de temps à autre.
Il n’en fut rien. Lorsque les assistantes sociales vinrent quelques jours plus tard pour informer le père des démarches qu’il aurait à faire s’il voulait voir sa fille et éventuellement s’il souhaitait que le garçon reste à Akany avoko, la mère, sortie de prison, était près du bac à ordures. Rendue furieuse par l’alcool, elle insulta les assistantes, les traita de voleuses d’enfants, rameuta sa bande de copines qui entourèrent la voiture dans laquelle elles s’étaient réfugiées, les menacèrent ainsi que le chauffeur. Bref, ils eurent très peur et ne purent s’en aller qu’après avoir donné un peu d’argent.
J’avoue que j’eus peur également de voir débarquer cette furie alcoolique à la maison puisqu’elle savait parfaitement où j’habitais et qu’elle pouvait croire que j’étais pour quelque chose dans le placement de ses enfants au Centre.
Deux semaines plus tard, le tribunal la convoquait ainsi que le père. Elle était exceptionnellement à jeun. Le tribunal lui expliqua que la garde de ses enfants lui était ôtée mais qu’elle avait le droit d’aller les voir au Centre à condition qu’elle ne s’y présente pas en état d’ivresse.
Le père pouvait également avoir un droit de visite. Il répondit qu’il n’en voyait pas l’intérêt. Frédéric fut aussi interrogé et déclara qu’il voulait bien aller voir ses sœurs mais ne souhaitait pas vivre avec elles à Akany avoko.
Dans la foulée la mère et le frère furent emmenés au Centre en voiture. La mère put constater que ses enfants allaient bien et paraissaient heureuses. Personne ne me fit de commentaires sur l’attitude des petites. On peut simplement imaginer que dans leurs têtes un cyclone après l’autre se succédait.
Mais revenons à Milou. Pendant ce temps à VetClinic la chienne était débarrassée de ses puces, vaccinée et stérilisée. Ce n’était pas le plus difficile. Il fallait la sociabiliser. Mon intention de départ était de la rendre apte à vivre au Centre - qui ne demandait pas mieux que d’avoir un chien - avec les petites.
Milou partit donc au refuge de VetClinic en stage de rééducation. Elle retrouva là-bas une centaine de ses congénères, des chanceux sauvés de la rue, attendant un maitre. La nuit elle était dans un box avec plusieurs chiots et deux autres chiens ou chiennes adultes. Carlina remarqua qu’elle s’était très fortement attachée aux chiots, les considérant comme ses petits. Un mois passa. Il était temps de prendre une décision la concernant.
Carlina fut péremptoire : la chienne ne pouvait pas aller à Akany avoko. Elle était trop peureuse, ses petites maîtresses étant à l’école dans la journée elle ne pourrait pas les suivre, parmi les nombreux enfants du Centre certains avaient peur des chiens, enfin la propriété n’était pas clôturée et une route fréquentée par de nombreux automobilistes passait tout près. Je décidai donc de ramener Milou à la maison. Quand je vis Milou je compris que Carlina avait raison ; malgré son séjour au refuge, la chienne restait sauvage et terriblement méfiante.
Carlina me conseilla de prendre aussi (temporairement) deux chiots de manière à éviter que la chienne n’ait envie de se sauver. L’idée me parut bonne mais je n’osais imaginer la réaction de Sylvain rentrant à la maison. Il savait bien entendu que Milou échouerait chez nous mais nous n’avions pas précisé de date et surtout nous n’avions pas parlé de chiots… d’ailleurs moi-même je n’étais guère enthousiaste. Je les acceptais comme une nécessité.
Mais Sylvain s’extasia sur les chiots, demanda simplement combien de temps ils resteraient. La première semaine fut un enfer pour moi. Tout ce petit monde dormait dans ma cuisine, car je ne voyais pas d’autre solution, et je ne vous raconte pas l’état de la pièce quand je me levais chaque matin à cinq heures afin de tout nettoyer avant de me préparer pour aller travailler et avant l’arrivée des femmes de ménage auxquelles je ne voulais pas imposer pareille corvée.
Rapidement je rendis un chiot puis le second. En fait, en trois jours Milou nous avait adoptées, Déborah et moi. Ses yeux d’or remplis de reconnaissance, sa joie quand nous la caressions nous récompensaient de tout ce que nous avions fait pour elle. Cependant la deuxième semaine, alors que je m’absentai justement pour aller au Centre voir les petites, elle trouva le temps long et me chercha, sautant le mur qui nous sépare du voisin, semant la panique.
La troisième semaine, elle tint à affirmer son rang de chef de meute auprès de notre vieux chien Kiss et lui planta deux crocs dans le cou. Ce n’était pas très profond et nous ne vîmes d’abord rien à cause des poils mais les plaies s’infectèrent. Kiss fut mis sous perf. La plaie fut ouverte, le veto posa un drain…
Pendant les jours qui suivirent il fallut éviter tout contact entre Kiss et les deux autres chiens, Milou et Dago. Il devait se reposer.
Mais nous, et moi spécialement, n’avions droit à aucun repos. Nous passions notre temps à ouvrir et à fermer des portes, à rentrer un chien, à en sortir deux autres, à distribuer les repas des uns et des autres de manière à ce qu’ils ne se croisent pas.
Kiss à peine remis sur pied, arrivant frais comme un gardon de sa visite de contrôle chez le veto ne trouva rien de mieux que de se jeter sur Dagobert. Je cravachai sans ménagement les deux. Ils ne poussèrent pas une plainte…

Voilà 4 semaines que le chienne est chez nous. J’ai remis les trois chiens en présence et je me balade avec la cravache en permanence tel un écuyer de Saumur. Milou est devenue Miloha, histoire de féminiser quelque peu son nom (mais ça ne change rien à la prononciation et je doute qu’elle ait capté la différence). Elle vit presque en permanence dans la maison ; un énorme coussin rouge lui a été attribué et elle a l’air de ne pas s’en lasser. Elle est propre, bien élevée, ne nous arrache pas le doigt quand on lui présente de la nourriture (au contraire de nos chiens de salon), remue la queue quand on parle d’elle, a appris plusieurs mots. Elle a découvert le jeu et parfois on croit la voir rire. Depuis peu elle s’est habituée à Sylvain car les hommes grands lui faisaient très peur. Quant à Sylvain il en est fou, lui dit des mots doux et lui distribue son biscuit tous les matins.
Kalaneny a perdu son surnom et a retrouvé son vrai prénom : Mamitiana. Elle est douce et souriante, absolument charmante. Elle aussi a découvert le jeu, le rire.
Narindra est adorable mais a de grosses difficultés de concentration. Elle est suivie par une psychologue.
Nasolo a pris 4 kg depuis qu’elle est au centre. Elle est jolie et commence à sourire à la vie.
La mère est revenue voir ses filles mais avait sans doute bu ; elle en a giflé une. Elle risque de perdre son droit de visite.
Le père et Frédéric vivent toujours près du bac à ordures. Nous, c'est-à-dire les trois marraines (les trois marraines fées de la belle au bois dormant Flora, Paquerette et Pimprenelle, comme aime le dire Déborah) nous creusons la tête pour essayer de trouver un moyen d’aider Frédéric.
Les petites viendront de temps à autre passer un week-end chez l’une ou l’autre des trois marraines. Chez moi elles retrouveront Miloha et je vous dirai comment se seront passées les retrouvailles !

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